« Comment l’empathie professionnelle change tout » par Yann Thézénas

Regardez le projet depuis l’autre côté de la table !

Quand je cherche une image pour décrire le type de transformation digitale que j’ai piloté ces dernières années, je pense à un paquebot.

Un paquebot, c’est massif. C’est lent à manœuvrer. Ça ne s’arrête pas du jour au lendemain. Et pourtant, il fallait le rénover de fond en comble — l’écosystème digital, les applications mobiles, la plateforme de contenu — tout en le maintenant à flot. Pendant que l’activité continuait. Pendant que des dizaines de marchés à travers le monde dépendaient de nos plateformes. Et avec une deadline gravée dans le marbre.

Travailler dans une grande organisation internationale avec des processus bien établis, c’est ça : apporter de la flexibilité dans un environnement rigide et procédurier, sans heurter les passagers, sans déstabiliser l’équipage. C’est probablement le défi le plus complexe que j’aie jamais eu à relever.

Et si j’y suis arrivé, c’est en grande partie grâce à une chose : j’avais déjà vu ce type de projet depuis plusieurs points de vue très différents.

Des rôles différents, des façons très différentes de voir un projet

Avant de rejoindre mon poste actuel, j’ai travaillé successivement comme consultant, puis comme collaborateur d’un éditeur de solution SaaS, et enfin comme client.

Trois positions radicalement différentes face au même objet : un projet de transformation digitale.

En tant que consultant, j’ai appris à voir un projet comme une livrable à structurer et à défendre. La valeur se mesure à la rigueur de l’exécution, à la clarté des livrables, à la capacité à tenir ses engagements. C’est un regard exigeant, orienté méthode et résultat.

En tant que prestataire logiciel, j’ai découvert l’envers du décor. J’ai compris ce que représente concrètement une demande client « simple » côté prestataire. J’ai vécu la pression des roadmaps, les contraintes techniques non négociables, les arbitrages commerciaux. Ce regard m’a appris à distinguer ce qui relève d’une vraie limite de ce qui est un manque de priorisation.

En tant que client, j’ai dû apprendre à décider, à arbitrer, à aligner — parfois contre l’avis de parties prenantes influentes. C’est le regard le plus difficile, parce qu’il implique de porter la responsabilité du résultat final.

Ce que j’ai compris avec le temps, c’est que ces visions ne sont pas seulement des expériences de carrière. Ce sont des grilles de lecture que j’active encore aujourd’hui, selon l’interlocuteur en face de moi.

L’empathie professionnelle — la capacité à se mettre dans les chaussures de l’autre — s’apprend et se cultive. Et c’est elle qui, souvent, débloque les situations les plus complexes.

L’adhésion stakeholder : le vrai chantier

Dans un projet de transformation de grande envergure, le vrai risque n’est presque jamais technique. Il est humain.

Dans une grande organisation, chaque direction métier a ses priorités, son territoire, ses indicateurs de succès. Les attentes sont souvent légitimes, mais contradictoires entre elles. Et dans un environnement avec des processus établis de longue date, la résistance au changement ne se manifeste pas toujours de façon frontale. Elle s’exprime dans les délais qui s’allongent, les validations qui tardent, les questions qui reviennent en boucle.

C’est là que l’empathie professionnelle change tout.

Comprendre un stakeholder, ce n’est pas seulement parler sa langue. C’est comprendre ce dont il a besoin selon son rôle dans le projet — et lui servir exactement ça. Un prestataire a besoin de clarté sur le scope et de stabilité dans les décisions. Une direction métier a besoin de visibilité et de se sentir entendue. Une équipe technique a besoin de confiance et d’espace pour travailler. Chacun a ses attentes légitimes, et le chef de projet qui les comprend vraiment peut adapter son approche pour débloquer les situations là où les autres buttent.

Ce n’est pas de la manipulation. C’est simplement se mettre dans les chaussures de l’autre — et répondre à ce dont il a vraiment besoin.

Aligner des stakeholders ne signifie pas les convaincre que vous avez raison. Cela signifie comprendre ce dont ils ont besoin selon leur rôle — et leur servir exactement ça.

Apporter de la flexibilité sans casser la machine

Une grande organisation n’est pas rigide par mauvaise volonté. Elle l’est par nécessité : coordonner de nombreuses entités, des fuseaux horaires, des cultures, des réglementations différentes demande des processus. Ces processus existent pour une bonne raison.

Le piège serait de vouloir tout bousculer au nom de l’agilité. J’ai fait le choix inverse : comprendre d’abord la logique de ces processus, identifier où ils créaient de la friction inutile, et proposer des ajustements ciblés plutôt qu’une révolution.

Concrètement, cela s’est traduit par quelques principes simples :

Cadrer avant d’itérer. Avec un budget contraint et une deadline fixe, l’agilité pure n’est pas toujours une option. Une approche hybride — structuration rigoureuse des phases amont, puis exécution itérative — permet de garder le cap sans sacrifier la flexibilité. L’Agile comme boîte à outils, pas comme idéologie.

Communiquer avant qu’on ne pose la question. Dans une organisation procédurière, l’information circule mal et les rumeurs vite. Informer régulièrement les parties prenantes — même quand il n’y a pas grand-chose à dire — maintient la confiance et prévient les blocages.

Choisir ses batailles. Certains processus ne valent pas la peine d’être challengés. D’autres sont de vrais freins à la livraison. Savoir faire la différence — et concentrer son énergie sur ce qui compte vraiment — c’est ce qui permet de tenir dans la durée.

Ce qu’on peut en retenir

Rénover un paquebot en pleine mer, c’est possible. Mais ça demande autre chose que de la méthode. Ça demande de comprendre chaque membre de l’équipage — ses contraintes, ses attentes, ce dont il a besoin pour avancer — et d’y répondre de façon adaptée.

On n’a pas tous eu l’occasion de travailler des deux côtés de la table. Mais on peut tous développer cette empathie professionnelle : en posant les bonnes questions, en écoutant vraiment, en cherchant à comprendre le rôle de chaque interlocuteur dans le projet avant de chercher à le convaincre.

Si je devais en tirer une leçon universelle : avant de penser méthode, pensez à ce dont vos stakeholders ont besoin selon leur position dans le projet. C’est cette compréhension-là qui, au final, fait la différence entre un projet livré et un projet abandonné.

Le meilleur chef de projet n’est pas celui qui maîtrise le mieux sa méthode. C’est celui qui comprend le mieux ce dont les gens autour de lui ont besoin.


Yann Thézénas

Yann Thézénas

Senior Digital Projects Expert, secteur du sport international

Originaire de Guadeloupe, j’ai bâti ma carrière en changeant régulièrement d’environnement — du conseil au SaaS, de la logistique au sport international. J’ai occupé successivement les rôles de consultant, de collaborateur côté éditeur, puis de client, ce qui m’a donné une vision à 360° des projets de transformation digitale. Je pilote depuis plusieurs années la modernisation d’un écosystème digital global dans le secteur du sport international, avec des projets menés à l’échelle mondiale et des équipes réparties sur plusieurs continents.

Notre partenaire Lefebvre Dalloz Compétences propose des formations pour mieux manager et piloter tous les changements.

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